Kinshasa sous tension : l’injure gagne du terrain

 

Dans la capitale congolaise, l’injure s’impose peu à peu comme le langage quotidien, reléguant le respect au second plan. Dans les ruelles comme sur les grands boulevards, les échanges se font désormais au rythme des invectives, des klaxons rageurs et du mépris ordinaire. Ce qui faisait jadis la réputation du Kinois — chaleur humaine, sens de l’accueil et courtoisie — semble s’effacer devant une agressivité banalisée.
Les scènes de tension se multiplient : les conducteurs de moto-taxis, les « wewa », distribuent insultes et sobriquets à quiconque croise leur trajectoire, tandis que les automobilistes transforment chaque ralentissement en prétexte à une avalanche verbale. Dans les marchés, les transports en commun ou les files d’attente, la violence des mots s’est infiltrée partout, effaçant le respect élémentaire autrefois accordé aux aînés, aux femmes ou aux simples passants.
Cette dérive choque d’autant plus qu’elle s’inscrit dans une ville profondément croyante. Les églises se remplissent chaque semaine, les prières résonnent dans les quartiers, et les versets bibliques s’affichent jusque sur les pare-brise. Pourtant, une fois franchi le seuil des lieux de culte, les enseignements de patience, de pardon et d’amour du prochain semblent s’évaporer. La foi, réduite à des rituels, perd son essence lorsqu’elle ne s’incarne pas dans les paroles et les gestes quotidiens.
Cette érosion morale traduit une société sous pression, épuisée par les difficultés économiques, les embouteillages interminables et la dureté du quotidien. L’agressivité devient un exutoire, un bouclier illusoire. Mais expliquer n’est pas excuser : la vulgarité cesse de choquer et s’impose comme norme, fragilisant le tissu social.
Kinshasa ne retrouvera sa dignité que par un sursaut civique. Refuser la surenchère verbale, choisir un mot apaisant plutôt qu’une attaque, renouer avec une courtoisie authentique : voilà les gestes simples qui peuvent restaurer le respect et la fraternité. L’injure n’est pas une preuve de force, mais le signe d’une faiblesse collective. La capitale retrouvera son souffle lorsqu’elle réapprendra à s’adresser à ses enfants, ses conducteurs et ses passants avec humanité.


Jean-Petit Djoko